Eva Sadoun : femme providentielle.

Mis à jour : janv. 17

FORWARDS. À 30 ans à peine, Eva Sadoun incarne mieux que quiconque le mouvement « Nous Sommes Demain », dont elle est devenue un porte-voix naturel. Au-delà, elle incarne ce que le monde d’aujourd’hui sait faire de mieux. À 30 ans, elle est parvenue à trouver sa voie pour mieux l’ouvrir à d’autres. Portrait.


Enfant du Paris Vingtième.

Avec passion, elle vous parle de cet Est parisien dans lequel elle vit depuis toujours. Ce vingtième arrondissement, quartier réputé populaire et animé, mixte et vivant. Quartier qui l’a vue grandir et qui semble à la parfaite image de la femme épanouie qu’elle est devenue. Le vingtième, tel un écrin du vivre-ensemble où toutes les cultures s’enrichissent mutuellement et où la bienveillance de chacun permet de faire véritablement corps comme nulle part ailleurs dans la capitale. Là, dès ses premiers cris, elle ouvrait la voie à la toute première génération de sa famille née en France. Paris vingtième, berceau réconfortant et terre propice à l’épanouissement de jeunes parents issus de milieux très modestes, les siens venus d’Afrique du Nord. Ainsi, ils parviennent à s’élever au rang des classes moyennes de ce pays et à offrir l’essentiel à leurs enfants. Ici, Eva Sadoun se sent vite à sa place. Mais si elle n’a de cesse de se réjouir de la valeur de cet ancrage acquis, c’est paradoxalement parce qu’elle sait qu’il est loin d’être éternel : « Quand on est issue de l’immigration, on ne se sent pas ancrée pour l’éternité. » À 12 ans, Le Pen au second tour d’une élection présidentielle est là pour le lui rappeler, comme à chacun d’entre nous.


D'abord se donner les moyens d'exister.

Bercée par une culture spirituelle et philosophique talmudique « très poussée pour une enfant de 6 ans », observant les « icônes » de la politique d’alors, elle imagine et dessine les contours d’une place plus importante qu’elle se verrait bien prendre dans la société. Surtout, elle tente justement de comprendre « comment faire société ». À table, avec ses parents ou d’autres proches de la famille, elle imite leurs gestes et défend très tôt ses propres convictions. Elle milite pour tout ce qui lui paraît juste, en phase avec ses valeurs. Elle prend goût aux discussions les plus passionnées, celles qui prennent des allures de débats politiques au sommet. Surtout, elle mesure le fait que s’exprimer est chez elle un besoin quasi physiologique. Très vite, elle réalise néanmoins que ces politiques qu’elle observe et admire ne semblent pas prêts à concéder le moindre centimètre carré de place à des personnes comme elle : jeune, issue d’une minorité, dénuée de patrimoine et de réseau ; femme, surtout, qui ne « correspond en rien à la figure de l’homme providentiel prospérant dans toutes les sphères de pouvoir en général ». Elle déchante.


L’homme providentiel était grand. Il avait du charisme et avait confiance en lui. Il était peu émotif et du genre « force tranquille ». Hypersensible, passionnée et femme, Eva était proche de l’inverse. Dure réalité. Politiques et dirigeants économiques, penseurs et révolutionnaires, dans les livres d’histoire comme dans les médias, plus elle écoute et observe avec envie et passion le monde qui est le nôtre, plus elle se rend compte que les hommes ne laissent que très peu de place à des femmes comme elle. « Peu à peu, je me suis alors forgé toute une réflexion pour trouver les moyens d’exister dans cette société, pour casser les dysfonctionnements et lutter contre les rapports de domination. Pour comprendre pourquoi, justement, une personne comme moi pouvait se sentir dominée. Pour comprendre pourquoi ma famille avait parfois pu se sentir exclue, pas toujours acceptée. »


Enfant de la crise.

Souffrant de cette inaccessibilité vis-à-vis des mondes dans lesquels elle aurait bien aimé se projeter, les années lycée d’Eva sont des années de crises existentielles durant lesquelles elle préfère s’évader dans ses passions musicales et ses heures de solfège. La scène et le chant comme moyen d’expression alternatifs, le solfège comme langage de prédilection… plutôt que les salles de cours et l’écoute active que l’on porte à des professeurs qui nous en enseigneraient toujours plus sur les réalités d’un monde qu’elle connaissait manifestement déjà assez. Élève moyenne sur le papier, ses facilités en mathématiques en disent néanmoins long sur ses immenses capacités. Confrontée à l’épreuve du rattrapage pour décrocher son bac, Eva réalise qu’il lui faut redoubler d’efforts pour ne pas manquer sa vie. « Le bac au rattrapage a été un événement cataclysmique et a fait de moi une bosseuse de malade. C’est un peu l’événement de ma vie qui m’a donné le plus la niaque. »


À 18 ans, en 2018, en pleine crise financière, la soif de comprendre la rattrape à son tour. La crise existentielle est cette fois bien derrière elle. Désormais, la seule chose qui compte est de tout comprendre sur cette fameuse… crise financière. Elle se passionne pour la finance, et réalise que cette voie-là peut lui correspondre et lui permettre de s’émanciper pleinement, de trouver une place et d’obtenir ce pouvoir d’agir auquel elle prétend. « Tout de suite, j’ai compris qu’il y avait là une zone d’impact fort. Je voulais surtout comprendre pourquoi cette finance dysfonctionnait ». Licence de mathématiques pour apprendre les modules et les algorithmes nécessaires à la compréhension du secteur financier, prépa à l’ENS Cachan pour s’imprégner de l’histoire économique, de la micro à la systémique… puis diplôme en finance de l’EM Lyon pour y apprendre l’entrepreneuriat, la finance corporate et la finance de marché. Malgré une image assez déplorable qu’elle se faisait de l’école de commerce, Eva y perfectionne ses connaissances des secteurs de l’économie et de la finance. Au Togo, où elle monte un fonds pour financer une association, ou encore en Inde, où elle découvre les rouages de la microfinance et s’intéresse aux préceptes de Muhammad Yunus, Eva expérimente une finance alternative. Une dernière expérience chez BNP Paribas IRB l’oriente même vers des politiques de désinvestissement sur certains marchés (huile de palme, armement, nucléaire…). Elle sonne la fin du temps de l’apprentissage et d’une forme de soumission à la condition de femme. « Au-delà du fait de travailler dans une banque, c’est plutôt l’environnement machiste qui a fait que j’ai ensuite préféré lancer mes propres projets. »

Peu à peu, je me suis forgé toute une réflexion pour trouver les moyens d’exister dans cette société, pour casser les dysfonctionnements et lutter contre les rapports de domination. Pour comprendre pourquoi, justement, une personne comme moi pouvait se sentir dominée. Pour comprendre pourquoi ma famille avait parfois pu se sentir exclue, pas toujours acceptée.

Lita.co, le temps de son émancipation. Rift, le temps de l'émancipation des autres...

Ne pouvant s’y résoudre et s’y retrouver, Eva choisit de tracer sa propre route. « Il y avait chez moi une culture entrepreneuriale, même si personne n’a monté d’entreprise dans ma famille. Nous avions cette culture de la débrouille. À partir de peu, nous étions convaincus qu’il était possible de se faire une place dans la société. Ma triple culture française, juive et maghrébine m’a donné une forte capacité d’adaptation, d’autonomie et d’ouverture. Il y avait vraiment en moi ce truc-là. » Eva se lance avec Julien Benayoun, ami d’école, dans un premier projet entrepreneurial. Ensemble, ils confondent 1001pact, une entreprise proposant une plateforme d’investissements à impact social et environnemental qui devait permettre aux personnes de la diaspora africaine et du Moyen-Orient d’investir. Très vite, Eva et Julien réalisent qu’il était beaucoup trop complexe de mener ce projet, notamment du fait de la réglementation. Ils se recentrent alors sur la France, et 1001pact devient LITA.co.


Lita.co incarne cette idée de reconnecter l’argent et l’économie. Avec elle, c’est toute l’affirmation d’une vision nouvelle de la finance, propre à Eva, qui s’affine et s’affirme. Elle l’expose dans un livre qu’elle écrit en ce moment sur la vision éco-féministe de la finance. « La finance est un milieu opaque et impalpable. Dès que l’on remet de la transparence, on se rend compte des leviers d’action possibles. C’est un secteur qui a engendré une sorte de machine monstrueuse. Quand on le connaît profondément, on se rend compte de la conséquence que certaines décisions peuvent avoir, et à quel point elles peuvent être un vecteur de transformation différent et puissant. »


En plus de se façonner une place nouvelle et de choix dans le milieu de la finance qu’elle connaît désormais comme sa poche, entreprendre permet à Eva d’être pleinement libre dans ses choix et les combats qu’elle veut maintenant mener. Le suivant vise justement à donner à chacun d’entre nous les moyens d’appréhender et de comprendre pleinement ce milieu, à notre tour. C’est le but de Rift, le « Yuka de la finance ». « Il y a deux ans, on se disait que Lita.co allait devenir une banque. Nous voulions mettre en place des produits d’assurance-vie, des livrets… Mais en creusant, nous avons réalisé que nous étions incapables de sélectionner sur le marché des produits qui nous semblaient verts, durables. Tout simplement parce que nous n’avions pas accès à l’information sur la plupart des produits. » Rift a été créé pour rendre visible cette information et libérer toute cette data. « Pendant deux ans, nous avons épluché les rapports des banques et nous avons acheté de la donnée. D’ici mi-2021, je pense que nous parviendrons à sensibiliser pleinement les gens sur ce qu’ils pourront faire avec leur épargne. »


Porte-voix de l'entrepreneuriat social en France.

Comme les hommes politiques, les entrepreneurs sociaux inspiraient très tôt Eva Sadoun. Mais, comme en politique, très tôt elle se rendit compte qu’à la tête de ces structures, peu de femmes étaient représentées. Qu’importe, une fois Lita.co lancée et l’écosystème intégré, « c’était évident de m’inscrire dans cette dynamique du Mouvement Impact France » (ex-Mouves), qui fédère tous les entrepreneurs sociaux de France pour faire bouger les lignes. D’abord membre du CA, puis une des portes-paroles du mouvement « Nous Sommes Demain », Eva s’aperçoit que ses pairs se reconnaissent dans son parcours, sa personnalité et son discours. Eva s’impose comme une évidence à la co-présidence – avec Jean Moreau – du mouvement pour son dixième anniversaire. « Nous sommes les héritiers du travail de ces entrepreneurs sociaux qui nous ont précédés, et tendons désormais vers l’idée d’être une alternative au MEDEF. Nous voulons porter les valeurs de tous ces entrepreneurs à impact, et devenir pour eux un véritable partenaire social (et écologique) afin de répondre aux questions de toutes celles et de tous ceux d’entre eux qui s’engagent à travers leurs structures. »


À 30 ans à peine, Eva Sadoun incarne mieux que quiconque le mouvement « Nous Sommes Demain », dont elle est devenue un porte-voix naturel. Au-delà, elle incarne ce que le monde d’aujourd’hui sait faire de mieux. À 30 ans, elle est parvenue à trouver sa voie pour mieux l’ouvrir à d’autres, à la porter pour certains d’entre nous. Elle est parvenue, en restant humble, à se faire une place de choix dans le complexe secteur de la finance. Elle parvient même à le transformer en profondeur et à nous transmettre cette envie farouche de le connaître davantage. Soudaine et surprenante curiosité pour un monde qui nous paraissait inaccessible et qu’elle parvient à transmettre malgré tout. Ainsi nous enseigne-t-elle finalement qu’il n’y a rien de véritablement inaccessible… quand les valeurs et la volonté nous portent par-dessus tout.


Ses prochains défis sont évidents. Eva va continuer à s’engager pour que toutes les arènes du pouvoir (médiatique, politique et économique) soient réellement représentatives de notre société, pour que chacun puisse y trouver sa place et parvenir à y porter sa voix. Épanouie à la tête de Lita.co comme dans le secteur de l’économie et de la finance, et accomplie à la tête du mouvement qui représente l’économie à impact, elle entend continuer à mettre son énergie en faveur d’une forme d’équité dans l’accès à la propriété et l’accès au capital. « Quand on est dans mon cas, nous n’avons pas forcément accès à la propriété. Il faut remettre un peu d’équité dans tout cela. » Cela passe une nouvelle fois par l’émancipation économique et financière de tous. Eva Sadoun veut continuer à « casser la machine de l’impérialisme financier », car, « si l’on casse cette machine, on remet sur le devant de la scène toutes les valeurs qui nous sont chères. On change fondamentalement les rapports de domination dans la société ». Loin des codes de l’homme providentiel, forte et hypersensible, passionnée et pragmatique, femme étincelante, Eva Sadoun porte malgré elle nombre d’espoirs d’une génération qui devra se battre pour faire entendre ses propres valeurs, et prouve qu’il est possible d’imposer sa propre vision du monde de demain, au-delà des pouvoirs bien établis du passé et malgré tous les déterminismes. À 30 ans, enfant d'un vingtième arrondissement qui lui correspond tant, Eva Sadoun est, à son insu, l'une des femmes providentielles dont le monde de demain aura besoin...

Par Sylvain Reymond.

Le même portrait, et bien d'autres, sur Forwards :


50 vues

Posts récents

Voir tout
LOGO_mail.PNG
  • Twitter - Black Circle
  • LinkedIn - Black Circle
  • Facebook - Black Circle
  • Instagram - Black Circle

Membre de

© YOurmission. 2021.